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Interdiction d’exportations de produits guinéens : Ibrahima Kassory Fofana s’explique 04-2007

ImageA Monsieur Touré et Cher Frère,

J’ai pris connaissance de votre réaction sur les sites guinéens d’Internet, à la suite de mon interview portant, entre autres, sur les aspects économiques des accords négociés entre le Gouvernement et les syndicats. Dérogeant à la ligne de conduite que je m’impose depuis mon retrait de la gestion publique, j’ai tenu à faire suite à votre réaction pour deux raisons essentielles :

La première raison est de clarifier certains points que j’ai succinctement évoqués lors de l’interview. En effet, le contexte particulier de celle-ci ne favorisait pas un développement exhaustif des arguments en appui aux points de vue exprimés, lesquels ont suscité votre désaccord. Je respecte toutefois ce désaccord de point de vue sur un sujet d’actualité qui nous préoccupe tous, même si par ailleurs, le ton discourtois ne me paraissait point s’accommoder à votre démarche. Je le regrette car, dans un débat intellectuel de cette nature, la forme, le ton, lorsqu’ils s’inscrivent dans la courtoisie ne feront que rehausser le niveau. Ainsi, devriez-vous, vous astreindre au principe de critiquer les idées émises et non l’auteur de ces idées. En m’imposant ce même principe cardinal, je ne répondrais donc pas aux attaques, insinuations et autres jugements de valeur sur ma personne.

La deuxième raison s’explique par ma prédisposition au dialogue constructif sur la prospective économique, notamment aux échanges de notes dans le domaine des politiques et de la gestion économique, un domaine dans lequel j’ai fait carrière. Comme vous le savez sans doute, la nécessité de se remettre en question dans ce domaine est vitale, compte tenu de l’environnement économique mondial en constante mutation.

Je réfute par conséquent, votre perception de me cataloguer comme un dogmatique "voulant vous imposer les théories brutes de l’école économique libérale de David Ricardo".

En livrant mon opinion sur les aspects économiques des accords syndicaux , j’ai voulu humblement, livrer à la réflexion collective, le témoignage du praticien de l’économie que je suis, et non pas imposer les vues bornées du théoricien que vous prétendez me coller. J’ai tenu donc, à travers la note en annexe, à clarifier mon évaluation des externalités négatives que comporte l’application de ces accords. Ce faisant, je m’appuie dans cette note sur des études de cas suivantes, tirées d’expériences concrètes :

Première Etude de Cas : L’impact de la mesure d’interdiction des exportations sur la Filière de la Pomme de Terre en Guinée

Deuxième Etude de Cas : L’impact de la mesure de blocage des prix à la consommation sur le marché du riz.

Troisième Etude de Cas : L’impact de la mesure d’interdiction sur un produit susceptible de réexportation : le blocage des prix à la pompe du carburant.

Ces études de cas mettent en relief les externalités microéconomiques découlant desdits arrangements syndicaux, y compris sur les producteurs, les consommateurs, et l’Etat.

Ces études de cas mettent aussi l’accent sur les conséquences macroéconomiques, notamment sur les finances publiques, la croissance économique et l’emploi.

En soulignant les externalités négatives de ces accords syndicaux, je tiens cependant à confirmer mon adhésion à la revendication syndicale concernant la dégradation du niveau de vie des travailleurs de Guinée.

Le diagnostic est clair et justifie fort bien l’unanimité de jugement de tous : l’inflation a évolué suivant une progression géométrique, alors que les ajustements salariaux ont été opérés suivant une progression arithmétique. Le gap qui en résulte est "une descente aux enfers" pour les travailleurs, notamment ceux des villes, y compris le personnel à la retraite, en termes de perte drastique du pouvoir d’achat.

Cette situation est la conséquence d’une gestion budgétaire et monétaire irresponsable qui a ruiné les Guinéens, notamment les composantes de la population les plus économiquement fragiles. Le Gouvernement est par conséquent entièrement responsable de l’inflation, c'est-à-dire cette taxe indirecte qui frappe tout le monde. Tel est le constat triste qui s’impose à nous.

Les approches de solutions quant à elles, sont normatives par définition, donc diverses et variées, dès lors qu’elles relèvent du domaine des choix publics. C’est la théorie des choix publics à laquelle vous avez fait allusion.

Mon point de vue à cet égard est que les solutions contenues dans l’accord syndical soulagent certes à court terme les travailleurs des villes, mais elles comportent des conséquences négatives trop importantes dans le moyen et long termes, y compris pour la paysannerie des campagnes et autres "sans voix" de la société . Ces conséquences conduisent aux coûts macro économiques tout aussi importants en termes de croissance et d’emplois.

Le fait d’évoquer dans mon interview ces faiblesses et autres risques découlant des accords syndicaux, n’exprime de ma part aucune antipathie ou manque de solidarité à la cause syndicale. Comme le rappelait l’éminent économiste contemporain Lawrence Summers : "En économie, la principale chose dont nous devons avoir peur est l’absence de la peur elle-même." (‘Financial Times’du 26 Mars dernier).

"Ma peur" en effet est que ces accords syndicaux entravent tant soit peu la marche désirable et inévitable de la Guinée vers la conquête des marchés extérieurs pour ses produits, dans un contexte de mondialisation qui s’opère, de plus en plus, sur cadence forcée.

En effet, d’un point de vue économique, l’ouverture à l’échange commercial avec le monde pour tout pays est de nature à renforcer le revenu national en permettant la mobilisation de ressources, des utilisations moins productives vers les utilisations plus productives, selon le principe sacro saint, jusqu’ici jamais démenti, des avantages comparatifs de David Ricardo. Il existe en effet, sinon une corrélation positive (c’est l’exemple du miracle asiatique de la 2ème moitié du siècle dernier), mais au moins une relation de causalité entre le taux de croissance économique et les exportations par le biais des investissements productifs découlant des avoirs extérieurs ainsi accumulés.

Alors quelle alternative de solution–me rétorqueriez vous–peut on raisonnablement envisager, en vue de soulager les travailleurs guinéens dans la perte de leur pouvoir d’achat ?

Mon opinion est que l’indice des prix à la consommation doit être la base de toute négociation de révisions salariales, dans le but d’ajuster annuellement voire bi annuellement, les salaires à l’évolution de cet indice. C’est l’approche couramment utilisée partout et par tous. Elle a le double avantage d’être transparent et équitable.

Pour terminer, je note que nous avons, quand même un point de convergence : l’avis unanime sur le droit des pays de faire usage, quand il le faut, des outils protectionnistes pour garantir des intérêts nationaux.

Tous les pays se réservent ce droit malgré leur engagement collectif par ailleurs, à soutenir de manière ferme et irréversible, le processus de globalisation. Je note que nous avons cependant, un grave et irréconciliable point de divergence : la différence de perspectives, c'est-à-dire les objectifs recherchés dans l’approche protectionniste.

En effet deux perspectives conflictuelles sont en présence. La première est d’admettre qu’un pays puisse user de ses prérogatives de se protéger contre les importations, le plus souvent sous l’argument de protéger une production locale naissante. C’est ma perspective, celle du reste couramment partagée.

La deuxième est de vouloir s’enfermer dans l’autarcie, c’est à dire produire et consommer par soi et pour soi à l’intérieur de l’espace national. Je ne connais plus de pays au monde, de nos jours, qui poursuit une politique économique dans cette direction en s’interdisant l’exportation. C’est, hélas, la perspective que vous soutenez, qui est celle contenue dans les accords syndicaux en question.

Depuis Washington (USA), pour aminata.com, correspondance spéciale de Ibrahima Kassory Fofana

Pièce jointe :( 1) Note portant sur les Etudes de Cas relative à l’Evaluation des Aspects Economiques des Accords avec l’Union Syndicale

PS: Je viens d’apprendre, au moment de finaliser la présente note que le nouveau Gouvernement a revu la liste des produits interdits à l’exportation. Certains produits ont été réautorisés à l’exportation. C’est un pas dans la bonne direction que je tiens à saluer. En attendant d’en savoir plus sur les raisons et critères de discrimination du reste des produits de la liste, ma plaidoirie serait plutôt en faveur de l’annulation pure et simple de la mesure d’interdiction des exportations.

Note portant sur les Etudes de Cas relative à l’Evaluation des Aspects Economiques des Accords avec l’Union Syndicale --------------------

Première Etude de Cas : L’impact de la mesure d’interdiction des exportations sur La Filière de la Pomme de Terre en Guinée.

Comme vous le savez sans doute, la production de cette denrée alimentaire , en nette progression en Moyenne Guinée, est destinée aussi bien à la consommation locale qu’à l’exportation. Traditionnellement pratiquée comme culture de subsistance, la production guinéenne était (il y a environ 15 ans) insuffisante pour couvrir les besoins de consommation locale et pratiquement absente sur les marchés extérieurs. Constitués en coopératives agricoles, la ténacité de ceux qu’on appelle aujourd’hui "Les paysans modernes du Fouta" a permis d’enregistrer des progrès spectaculaires dans la filière.

Le Gouvernement a su accompagner ces progrès par des mesures protectionnistes ad hoc, même si celles-ci se révèlent être en porte à faux avec l’agenda néo libéral de ce qu’il est convenu d’appeler "Washington Consensus" que prônent les institutions de Breton Woods. Nous avons en effet, et sur plusieurs années consécutives, pris des mesures d’interdiction de l’importation, sur une durée limitée à la période de récolte locale de la pomme de terre.

Au fil des années, les conséquences positives de ces mesures de soutien à la filière sont visibles et lisibles en termes de progression des chiffres annuels de production, du nombre sans cesse croissant des opérateurs impliqués dans la filière, le niveau des revenus des populations paysannes concernées, et des volumes exportés dans les pays voisins, où la pomme de terre d’origine guinéenne a acquis ‘’droit de cité’’. Des arrangements commerciaux, à court et moyen termes, ont même été conclus sur des livraisons pluriannuelles, entre nos opérateurs économiques dans cette filière et leurs partenaires des pays voisins, notamment au Sénégal et au Mali. Tel est, j’allais dire tel fut, le statu quo avant la mise en place des accords entre le syndicat et le Gouvernement. Et maintenant, examinons ensemble dans ce qui suit les impacts présents et futurs de ces accords sur la filière.

A court terme : On observe que l’interdiction des exportations a produit comme premier effet, la surabondance de l’offre de la pomme de terre sur le marché local. La part prédestinée à l’exportation sur les stocks disponibles ou en cours de production dans les champs agricoles reste maintenant disponible pour le marché local. En assumant le même niveau de demande ceteris paribus, hypothèse du reste, consistante avec la théorie du consommateur sur la quasi inélasticité de la demande sur l’horizon à court terme, l’on comprend mieux la tendance à la baisse actuellement observée du prix de la pomme de terre à Labé, à Conakry etc. Les populations urbaines ont, à l’évidence, tiré profit de la mesure, comme elles disposent maintenant de la pomme de terre à bon marché, du fait d’un surplus de l’offre intérieure sur la demande solvable.

Par contre, les paysans de Popodara et de Porédaka, victimes des méventes découlant de la mesure d’interdiction, subissent eux, une perte de revenus égale ou supérieure, aux moins values de revenus imputables à ces méventes. En outre, l’interdiction place t-elle nos opérateurs dans l’impossibilité d’honorer les engagements commerciaux souscrits avec leurs partenaires étrangers.

A moyen et long terme: Nonobstant la durée limitée de la mesure d’interdiction, les revenus des paysans pourraient s’effondrer au regard des stocks qui s’empilent, voire qui pourrissent, ceci entraînant pour conséquence immédiate la persistance de la baisse du prix aux producteurs. Aussi, nos opérateurs vont-ils être fragilisés dans leurs positions commerciales à l’étranger, peut être faire face à des pénalités financières pour causes de contrats non honorés. A terme, ils vont faire face à la perte des parts de marchés, si durement conquises.

En outre, la chaîne des activités économiques créées à titre d’externalités positives, en amont et en aval de la culture de la pomme de terre, sera tout aussi fragilisée comme une des conséquences de la baisse du volume de transaction induite par la mesure d’interdiction. Ces externalités concernent, entre autres, les activités de transport, d’emballage, de manutention, de commerce de proximité.

Quant aux emplois de la filière, ils seraient détruits au fur et à mesure de la baisse de production. Au bout du compte, c’est toute la filière de la pomme de terre en Guinée qui sera détruite, entraînant dans la foulée, la perte des parts de marchés et des revenus.

En addition à ces conséquences, les devises couramment générées par la filière, seront également perdues, du fait de l’arrêt des exportations. A propos de ces devises, je voudrais relever au passage, que la distinction que vous faîtes entre les exportateurs formels et informels est inopportune dans ce contexte.

Quand on analyse les phénomènes monétaires à l’échelle nationale, l’on tient compte également du flux des devises détenues par les ménages, en dehors des circuits officiels, lesquels participent aussi à doper l’économie, donnant ainsi plus de substance à la monnaie. En effet, les offres et demandes de devises du secteur informel sont autant de demandes en moins et d’offres en plus au niveau agrégé du secteur formel si ces transactions informelles n’existaient pas. Je réfute par conséquent votre assertion selon laquelle "les recettes en devises contribuent à alimenter le marché noir de devises et donc l’inflation". Je ne vois pas nécessairement l’existence d’une causalité entre le marché noir des devises et l’inflation. Si elle existait, je serais tenté de croire que cette causalité pourrait être éventuellement négative. En fait le marché noir est la conséquence des imperfections du marché officiel. Il n’existe précisément que dans la situation où la gestion du taux de change manque de transparence, les autorités monétaires s’écartant alors des conditions économiques réelles en fixant des cours arbitraires de change du Franc Guinéen contre les monnaies étrangères.

Ne nous y trompons pas : l’inflation en Guinée est essentiellement d’origine budgétaire ; l’Etat vit au dessus de ses moyens et pour ce faire, il a recours à la planche à billets qui, bien sûr, comporte des conséquences inflationnistes dont le pays souffre énormément.

Pour preuve, depuis le déclenchement de la grève syndicale, l’on observe que le Franc Guinéen s’est apprécié, c'est-à-dire les cours de change par rapport au dollar et l’euro sont favorables à la monnaie nationale alors que les activités économiques dans le pays sont stagnantes. En fait, c’est le secteur officiel qui est arrêté, c'est-à-dire le Ministère des Finances, la Banque Centrale et les Banques primaires qui ne sont pas en mesure d’injecter de l’argent sur le marché. Le secteur informel, lui, a continué à fonctionner, en recevant comme à l’accoutumée les transferts de fonds des Guinéens de l’Etranger à leurs familles, dans le pays. Et par le jeu de l’offre et de la demande, les devises se sont dépréciées par rapport au Franc Guinéen, parce que, pour des quantités habituelles de transferts de devises vers la Guinée, il y a en ce moment moins de Francs Guinéens disponibles, étant donné que le Ministère des Finances et la Banque Centrale ne dépensent toujours pas, hormis les salaires en attendant l’entrée en fonction du nouveau Gouvernement.

Par ailleurs, je puis projeter, en me fondant sur la structure actuelle de notre économie, que les cours actuels de change ne sont pas soutenables. Le Franc Guinéen renouera inévitablement avec la tendance à la dépréciation, et cette tendance se poursuivra aussi longtemps que le nouveau Gouvernement n’aura pas adresse, de manière frontale, les problèmes structurels posés. Le point que je voudrais faire ici par rapport à votre assertion, est la suivante : le marché officiel est quasiment arrêté alors que le marché noir, lui, fonctionne.

Cependant nous assistons à une baisse des taux de change en faveur du Franc Guinéen, et aussi une baisse des prix moyens dans l’économie, c'est-à-dire une réduction du taux d’inflation.

Par conséquent, l’on est en droit d’affirmer que le marché noir de devises n’est pas la cause de l’inflation ; au pire il peut en être seulement un facteur aggravant.

Deuxième Etude de Cas : L’impact de la mesure de blocage des prix à la consommation sur la production et le marché du riz.

Cette denrée de première nécessite est un élément primordial du panier de la ménagère guinéenne et une composante essentielle de l’activité agricole de nos concitoyens des campagnes. La mesure de blocage des prix a des effets micro et macro économiques importants dont on peut souligner ci- après les plus caractéristiques.

Au plan microéconomique : La mesure profite aux consommateurs des villes qui, en théorie, ont accès au riz importé à un prix subventionné par l’Etat. J’ai dit en théorie car l’expérience du passé nous enseigne que pour diverses raisons, l’Etat n’est pas en mesure de garantir ces prix artificiels à terme. La mesure profite aux commerçants qui accèdent aux devises à des cours négociés et se voient exemptés du paiement des frais de douane sur le riz.

Par contre ces commerçants ne font l’objet d’aucune obligation de résultats quant au respect des prix de ventes ainsi fixés.

La mesure heurte les producteurs de riz produit localement, en tirant vers le bas, les prix du marché ; elle décourage ainsi la production locale par une contraction des quantités demandées de cette production sur le marché, en raison d’une part de "l’ effet de substitution" (dû à la variation de prix relatif) et d’autre part, de "l’ effet de revenu" (dû à la variation du revenu réel ) induits par l’importation de riz, laquelle est, du fait de la mesure, alors rendue bon marché. En d’autres termes, le consommateur préférerait acheter le riz importé dont le prix est devenu plus bas grâce à la subvention, au riz local même si celui-ci est pourtant de meilleure qualité. Cela conduira, à terme, à décourager la production locale comme on l’a déjà vu à l’époque de la Révolution Populaire.

La mesure prive aussi l’Etat de ressources, en termes des droits de douane compromis et des manques à gagner sur des transactions en devises.

Au plan macroéconomique:

La mesure affecte les Finances publiques du fait de la politique de subventions directe et indirecte à laquelle son application fait appel pour la soutenir.

Elle entrave les revenus agricoles et la croissance économique globale en raison de son effet d’éviction sur la production locale.

Elle décourage le plein emploi des ressources humaines dans les campagnes en affectant l’incitation de prix rémunérateurs, donc des emplois tout aussi rémunérateurs.

Elle encourage la perpétuation de la dépendance de la Guinée des importations d’un produit pour la production duquel on dispose pourtant des avantages comparatifs en vue d’une autosuffisance à long terme. Or, en l’absence de politiques d’incitation aux prix rémunérateurs, l’objectif national de briser le cercle vicieux de l’économie de subsistance serait vain.

Elle détériore davantage la situation de la balance de paiements par des pressions additionnelles exercées sur les ressources en devises.

Troisième Etude de Cas : L’impact de la mesure d’interdiction sur un produit susceptible de réexportation : le carburant et le blocage des prix à la pompe.

Il s’agit d’un produit qui ne fait pas l’objet de concurrence à la production locale, la Guinée n’étant pas encore un pays producteur de l’or noir. Dans ce cas particulier , la mesure d’interdiction de la réexportation semble avoir économiquement un sens, si l’on tient compte par exemple des économies en devises : les quantités importées étant en effet limitées aux seuls besoins du marché local. Convient-il de signaler toutefois que les opportunités de réexportation n’existent que parce qu'il y a des distorsions économiques par rapport aux pays voisins.

En tout état de cause, même si elle est limitée dans le temps, la mesure de blocage des prix à la pompe n’est pas sans conséquences négatives sur l’économie, étant donné le taux élevé d’inflation (35% selon les chiffres officiels) et la hausse tendancielle des cours mondiaux, du fait entre autres, des pressions oligopolistiques de l’OPEP.

En bloquant les prix, l’Etat renonce ipso facto à l’ajustement des prix du carburant aux conditions réelles du marché international. Ce faisant, il s’engage implicitement à subventionner ainsi le carburant, c'est-à-dire à couvrir la différence entre le prix de revient – y compris les coûts et marges de distribution – et le prix de vente à la pompe.

Les coûts économiques de cette décision sont énormes.

Un premier coût est la situation de déficit chronique de la caisse de péréquation, l’Etat ayant sacrifié entièrement la fiscalité sur le pétrole pour contenir la hausse des prix à la pompe, dite la TSPP (Taxe Spéciale sur les Produits Pétroliers). Peu de pays non producteurs de pétrole–à ma connaissance-se sont permis un tel luxe.

Un 2ème coût est le montant requis pour la subvention d’équilibre du prix du carburant et l’impact budgétaire de cette subvention.

Un 3ème coût est le coulage de devises découlant de la réexportation, laquelle est encouragée par la différence de prix du carburant entre la Guinée et ses voisins. Cette différence se creuse au fur et à mesure de l’inflation galopante. Elle donne lieu à des opportunités d’arbitrage, lesquelles exercent des pressions supplémentaires sur la saignée des avoirs extérieurs du pays.

Un 4ème coût est le caractère injuste de la subvention. Le fonctionnaire est privilégié pendant que le paysan est pénalisé. La subvention prive le pays des ressources qui, autrement auraient servi le financement de programmes de lutte contre la pauvreté : tels la construction d’écoles, de routes, de dispensaires et autres infrastructures et programmes socio économiques.

Un 5ème coût est les malversations que favorise l’exécution des subventions. A titre d’exemple, nos compatriotes en armes ont accès au riz à un prix subventionné. L’Etat paie la différence entre les 22.000 FG le sac de riz vendu au soldat et les 85000 FG (ou plus) de prix d’achat au commerçant.

En fin 1999, en ma qualité de Ministre des Finances, j’ai entrepris une reforme sur ces transactions pour des objectifs de transparence, après avoir abouti au constat que, en réalité, il y a des coulages financiers dans le circuit de distribution. La hiérarchie militaire impliquée, notamment les services de l’Intendance militaire de l’époque profitaient de ces coulages au détriment des soldats et des finances publiques. Cette reforme a évidemment été interrompue avec mon départ du Gouvernement au premier trimestre 2000.